RATIONALIST INTERNATIONAL

Bulletin # 179 (15 Novembre 2008)

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Dans ce numéro

Sainte Exportable

Par Sanal Edamaruku

Il y a bien plus de choses derrière la canonisation d'une jeune villageoise du Kerala qu'il n'y paraît. Sainte Alphonsa est peut-être le dernier espoir du Vatican d'échapper à un grand effondrement financier. Pour continuer d'administrer le vaste réseau multinational d'institutions lucratives, l'Eglise catholique romaine a besoin des esclaves de Dieu, les nonnes. Mais leur nombre connaît une chute spectaculaire dans le monde entier. Le Vatican espère que la béatification d'Alphonsa pourra lui faire remonter le courant.

Alphonsa, la première sainte indienne
Alphonsa, la première sainte indienne

Même dans ses rêves les plus fous, Annakutty du village de Bharananganam près de Kottayam au Kerala n'aurait pu imaginer qu'un beau jour cent mille personnes envahiraient son minuscule village pour lui rendre hommage. Soixante-deux ans après sa mort, cette villageoise inconnue est soudain au coeur de l'attention du monde, au moins du monde catholique romain.

Tout au long de sa courte et terne existence, Annakutty Muttathupandathu, qui devint ensuite Soeur Alphonsa, a été l'image même du malheur. Orpheline et s'étant rendue infirme à l'âge de 13 ans pour échapper à un mariage forcé, elle souffrit d'une extrême faiblesse et de diverses maladies graves, sans parler de la cruauté des soeurs du couvent franciscain des Clarisses où elle végéta silencieusement jusqu'à sa mort, à l'âge de 36 ans. Il n'y avait que 12 personnes à son enterrement, la plupart ex officio. Ce qui montre qu'elle n'était pas très populaire à cette époque. Quatre décennies plus tard, Jean-Paul II, le plus grand béatificateur parmi tous les papes, séjourna à Kottayam et la béatifia. A la mort du pape, distançant pas moins de 482 nouveaux entrants dans les annales de la sainteté, elle figurait dans l'antichambre des bienheureux. Nombre d'entre eux, en particulier la célèbre Mère Thérésa, semblaient rouler sur la voie rapide. Mais Annakutty, devenue la Bienheureuse Alphonsa, et qui n'avait pas la moindre action d'éclat à son crédit, dépassa le poids lourd de Calcutta. Qu'est-ce qui avait poussé le Vatican à élever cette candidate improbable au rang de sainte ?

La canonisation de la pauvre fille peut sembler relever de quelque justice poétique - cependant, elle se trouvait en piètre compagnie. C'est un honneur plutôt douteux que de se retrouver sur les rangs avec les semblables d'Alojzije Stepinac, archevêque de Zagreb et fidèle collaborateur du régime fasciste oustachi d'Ante Pavelic qui pendant la seconde guerre mondiale massacra des centaines de milliers d'humains coupables de ne pas être catholiques (Stepinac a été béatifié en 1998). Bien sûr, dans cette foule hétéroclite, tous ne sont pas des personnages sinistres d'un tel calibre. Il y a également parmi eux des psychopathes plutôt inoffensifs et des filous de petite envergure. Prenez par exemple l'Italien Padre Pio de Pietrelcina, vénéré parce qu'il portait les prétendues blessures saignantes du Christ - alors que le témoignage documenté de son pharmacien (jusqu'il y a peu, habilement écarté dans les archives du Vatican) montre que les stigmates étaient simplement auto-infligés à la seringue. Effectivement, la Bienheureuse Alphonsa, au « casier » immaculé, se distingue comme l'un des membres les plus purs et les moins entachés de ce club controversé. Mais comment y est-elle entrée ? Par miracle ?

Son "ticket" officiel pour la canonisation est la prétendue guérison d'un garçon pied-bot en 1999. Mais c'est toute une histoire. Peu après son décès silencieux en 1946, la rumeur se répandit que Soeur Alphonsa, qui jadis s'était volontairement mutilé le pied dans un feu de paille, aurait après sa mort assuré la guérison d'un enfant au pied déformé grâce aux prières récitées sur sa tombe. Au fil des ans, elle affirma sa présence dans la populaire rubrique des petites annonces « faveurs reçues » de la presse chrétienne de Kottayam, pour avoir guéri des centaines de petits pieds malades. C'est alors que les autorités ecclésiales la découvrirent. Les dépôts via sa modeste tombe augmentaient de manière si impressionnante qu'en 1952 le Vatican nomma un vicaire spécial afin de les expédier à Rome. On dit qu'il avait déjà envoyé 14 millions de dollars lorsque le pape Jean-Paul II décida de la béatifier, multipliant ainsi les rentrées. Mais il y a davantage derrière la canonisation d'Alphonsa que sa jolie « dot ».

Alphonsa appartenait à la riche et puissante Eglise syro-malabare qui règne sur le district de Kottayam. Cette dénomination catholique orientale fait partie de l'empire du Vatican depuis l'époque de Vasco de Gama mais elle a conservé intactes ses traditions et ne s'est jamais entièrement « latinisée ». Jusqu'en 1968, le clergé disait la messe selon le rite syriaque et jusqu'à présent il ne suit pas le Vatican sur la question du prêtre faisant face aux fidèles ou à l'autel pendant la messe.

Cette Eglise possède des institutions, des biens immobiliers et de grandes plantations, une énorme influence économique et politique si on la compare à la branche latine bien plus large du catholicisme qui s'est développée à partir des pauvres communautés de pêcheurs côtiers, converties au 16ème siècle par les Portugais. La canonisation d'Alphonsa est une manoeuvre politique pour complaire à l'Eglise syro-malabare et raffermir ses liens avec le Vatican. Dans ce but, Alphonsa a été identifiée à un symbole d'harmonisation. Les rapports officiels de l'Eglise parlent des « grandes traditions orientales et occidentales, romaines et malabares, que Soeur Alphonsa incarna et harmonisa dans sa sainte vie ». Il est évident que l'unité de ces deux ailes du catholicisme revêt une importance énorme actuellement.

Le district de Kottayam a de loin la population chrétienne la plus importante dans la région (46%) et on l'appelle souvent le Vatican de l'Inde. C'est un centre de recrutement pour les nonnes et prêtres catholiques. La plupart des nonnes appartiennent à la fraction la plus démunie de la riche communauté syro-malabare. Elles ne peuvent réunir les sommes fabuleuses que les familles aisées donnent à leurs filles en guise de dot. Si elles n'ont pas non plus les moyens de remplir la seconde obligation - payer leur formation d'infirmières professionnelles - il ne reste d'autre solution socialement acceptable que de forcer les jeunes filles - trop jeunes pour décider elles-mêmes - à entrer au couvent.

Les nonnes de Kottayam forment 95% des "soldats du prosélytisme" qui assurent la gestion d'institutions catholiques telles que écoles et hôpitaux partout en Inde. En fait, les nonnes (et les prêtres) catholiques de Kottayam sont exportés en Europe et aux USA pour combler l'abîme que la baisse spectaculaire des vocations a creusé dans le tissu social de l'Eglise catholique romaine.

En février 2008, l'organe officiel du Vatican, L'Osservatore Romano, tirait la sonnette d'alarme. Selon les dernières statistiques, le déclin du nombre de nonnes dans le monde s'accélérait comme jamais auparavant. Durant le pontificat de feu Jean-Paul II, il avait déjà diminué d'un quart, ensuite de dix pourcents de plus. Actuellement il est tombé à juste 750.000 (le nombre d'hommes consacrés était même tombé à 192.000, y compris moines, prêtres et vicaires). En l'absence presque complète de nouvelles recrues pour remplacer celles qui mouraient ou décidaient de renoncer à leurs voux, les nonnes catholiques semblaient vouées à l'extinction. L'âge moyen des nonnes aux USA est de 70 ans. Et cinq pourcents d'entre elles seulement enseignent dans des écoles catholiques, de sorte que la principale source de recrutement est hors d'atteinte. Dans cette situation, le seul espoir du Vatican est l'Inde, autrement dit Kottayam. En canonisant la première sainte indienne, le pape Benoît espère faire jouer le frein de secours pour inverser le déclin gigantesque du nombre de nonnes.

Alphonsa a été présentée comme un modèle d'émulation aux jeunes filles. Au cours des célébrations, des milliers de petites écolières sont habillées en nonnes et jouent le rôle d'Alphonsa. Elle est devenue la sainte patronne de nombreuses écoles. Sa vie a été romancée dans des livres et des CD, dans des films documentaires et dans un feuilleton télévisé hebdomadaire. L'accent est toujours mis sur Alphonsa la maîtresse d'école, la chérie de tous les petits enfants, alors que tout au long de sa vie conventuelle elle a été alitée si longtemps que sa tentative de travailler comme institutrice s'est limitée à moins d'une année. La glorification est centrée sur son caractère particulier qui fait d'elle la parfaite nouvelle idole des jeunes nonnes : un modèle d'humilité, d'obéissance et de patience, désirant l'anonymat et se cachant pour souffrir en secret, sans jamais se plaindre, toutes les douleurs et maltraitances qui lui étaient réservées. « Humilie-moi jusqu'à ce que je ne sois presque plus rien, jusqu'à ce que je devienne une étincelle du feu d'amour qui brûle dans Ton Divin Coeur », c'est l'une des paroles les plus commentées de toutes celles qui sont attribuées à Sainte Alphonsa. Si le projet du Vatican réussit, la psychopathie d'un individu en détresse, torturé, pourrait bien devenir épidémique.

L'athéisme fait son chemin – par bus

Ariane Sherine a eu l'idée . . .
Ariane Sherine a eu l'idée . . .

Dès le mois de janvier, les bus londoniens vont afficher un message réconfortant dans toute la ville: "Il n'y a probablement pas de dieu. Cessez donc de vous tracasser, et profitez de la vie!". Les athées ont décidé de réagir aux slogans chrétiens par des annonces athées positives. L'idée a germé en juin dernier dans le cerveau d'Ariane Sherine, auteure de comédies pour la télévision, et qui l'a proposée dans son blog. Après un démarrage lent, la campagne athée a reçu un grand coup de fouet quand le professeur Richard Dawkins, le plus éminent rationaliste anglais, a annoncé son support financier personnel.

Il a promis de doubler tous les dons à concurrence de 5.500 £ - le coût d'une campagne publicitaire d'un mois sur 30 des très longs bus à soufflet londoniens. Depuis lors, le site Internet http://www.justgiving.com/atheistbus est submergé de dons, les 140.000 £ sont déjà dépassées. Les Humanistes Britanniques, qui ont orchestré cette campagne, sont bouleversés par ce succès inattendu et ils ont décidé d'étendre cette campagne à d'autres villes comme Birmingham, Manchester et Edimbourg.

Science : lorsque les gens sont désemparés, la superstition prospère

l'homme-singe indien paroles d'Allah sur une brinjal
(aubergine indienne)
Légende urbaine : l'homme-singe indien - paroles d'Allah sur une brinjal (aubergine indienne)

Si les gens pensent qu'ils ont perdu le contrôle, ils désespèrent de donner un sens à la situation. Ils perçoivent des structures qui n'existent pas et se raccrochent à toute explication rapide et simple - même absurde - plutôt que de considérer qu'il n'y en a peut-être aucune. C'est la conclusion d'une étude publiée dans le dernier numéro de Science, et qui jette un nouvel éclairage sur la psychologie des superstitions, légendes urbaines et théories du complot.

La spécialiste du management Jennifer Whitson (Université du Texas à Austin) et le socio-psychologue Adam Galinsky (Northwestern University à Evanston, Illinois) présentent six expériences réalisées avec plus de 200 étudiants. Les participants du premier groupe ont été conditionnés à ressentir une perte de contrôle (appelons-les -c) grâce à des remémorations de situations d'impuissance et des exercices frustrants dotés de récompenses et de punitions absurdes. Ceux du second groupe ont été conditionnés à se sentir en plein contrôle de la situation (+c). Pendant les expériences, les personnes testées -c ont manifesté de plus en plus une perception aberrante de structures - c'est-à-dire qu'elles identifiaient des relations cohérentes et significatives dans un ensemble de stimuli qui étaient sans interrelation. Par exemple elles voyaient des visages et des objets non existants dans 43% des images aléatoires qu'on leur montrait (dispersion de points, tourbillons de neige, etc.), ce que ne voyaient pas les personnes du groupe +c. Une expérience des années 70 avait mis en évidence un changement analogue de perception visuelle chez des parachutistes juste avant leur saut.

Les personnes du groupe -c manifestaient également une tendance à imaginer des relations de cause à effet non existantes entre différentes action et les événements ultérieurs, soupçonnant des complots derrière des histoires ambiguës qu'on leur donnait à lire et croyant à des superstitions. Dans l'une des expériences, on demandait aux participants de s'imaginer en marchands pleins de succès, mais qui subissaient un échec après avoir omis de procéder à leur rituel habituel (taper trois fois sur le sol avant une rencontre cruciale). Ceux du groupe -c avaient plus tendance à croire aux superstitions, tandis que les autres étaient plutôt convaincus qu'il s'agissait d'une simple coïncidence.

De précédentes recherches ont déjà établi une augmentation des croyances superstitieuses pendant les périodes d'incertitude économique, a noté Whitson. Dans la situation actuelle, par exemple, les investisseurs individuels pourraient davantage se tourner vers l'astrologie pour se guider, pense-t-elle. Dans des situations où les gens ressentent une perte de contrôle modérée, commente Galinsky, ils se tourneront peut-être vers des croyances biscornues mais inoffensives - (mettre des chaussettes porte-bonheur ou toucher du bois). Mais en des temps de crise très importante, individus et sociétés peuvent passer à des conduites aux conséquences exorbitantes, accuser juifs ou arabes de tous les malheurs, par exemple, ou déclarer la guerre pour des motifs fallacieux.

Il est intéressant de remarquer que les participants -c ont perdu le sentiment de non contrôle ainsi que leurs perceptions aberrantes après une phase d'affirmation de soi, au cours de laquelle on leur demandait de réfléchir à des aspects de leur vie qu'ils considéraient comme importants. Cela les immunisait contre les tendances irrationnelles et neutralisait la différence par rapport à ceux qui se sentaient en plein contrôle de la situation.

Traduction: Marie Meert et Mylène Brock


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