RATIONALIST INTERNATIONAL

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Le Monde
Lettre d'Asie  11.11.11

L'Indien qui n'aime pas les gourous

Le 11 novembre 2011 fait souffler un petit vent de folie en Inde. En ce jour 11.11.11, numéro magique - la seule fois dans le siècle où une date égrène six chiffres identiques -, les quêteurs de providence s'embrasent. A Bombay, les salles de banquet sont prises d'assaut par des couples de jeunes mariés. La sortie d'un film de Bollywood a été prévue ce jour précis à dessein. Dans une autre ville, Hyderabad (Andhra Pradesh), un parti régional a tenu à organiser  une soirée de collecte de fonds en espérant que la bonne fortune de la date videra les bourses. Et à New Delhi, un homme se gausse. "Que tout cela est ironique ! Qu'est-ce que le calendrier grégorien a à faire avec les traditions indiennes ?"

Cet homme, Sanal Edamaruku, ne se moque pas seulement de la crédulité de ses contemporains. Il est surtout un rationaliste militant, un traqueur d'impostures, provoquant les charlatans en de mémorables duels médiatiques. En cette terre baignée de mysticisme, le champ de manoeuvre de Sanal Edamaruku est vaste, presque infini. L'esprit de dévotion résiste même fort bien à l'émergence économique du pays. "La transformation de la société est si brutale, la vitesse du changement si rapide, que beaucoup de gens se sentent en état d'insécurité, explique M. Edamaruku. Les gourous fournissent cette ceinture de sécurité."

C'est peu dire que le champion du rationalisme indien se méfie des gourous. Les plus aigrefins d'entre eux sont carrément ses adversaires. En 2008, M. Edamaruku s'était taillé un gros succès d'audience en affrontant sur un plateau de télévision un maître du tantrisme (culte ayant inspiré différentes branches de l'hindouisme et du bouddhisme) revendiquant des pouvoirs surnaturels. Quand le saint homme a proclamé qu'il pouvait tuer  quiconque "en trois minutes" par la seule psalmodie de mantras (formules rituelles), M. Edamaruku l'a mis au défi d'exercer ses sortilèges contre lui, s'offrant au sacrifice. Le maître a eu beau réciter longuement ses "om lingalingalingalinga kilikilikili...", M. Edamaruku a continué de se porter comme un charme, hilare devant les vains maléfices de son rival. L'épreuve fut humiliante pour l'officiant démasqué.

M. Edamaruku orchestre ses coups de son bureau, dans la banlieue de New Delhi, de l'Association des rationalistes indiens (IRA), dont il est le président. Rivé au plafond, un ventilateur caresse de son souffle une bibliothèque bourrée de vieux ouvrages. Barbe taillée court, voix grave et douce, le grand pourfendeur des superstitions se réclame des 7 % d'Indiens athées et veut protéger les autres des escroqueries.

Avec les volontaires de son mouvement, il se rend régulièrement dans les campagnes propager l'esprit critique. La dramaturgie est son arme de prédilection. Il envoie d'abord dans le village un faux sadhu ("renonçant") - en fait un membre de l'association déguisé en ascète - qui commence à subjuguer les habitants à coups de petits miracles, tel celui consistant à faire jaillir de la cendre de ses mains. Puis surgit de la foule M. Edamaruku lui-même, interpellant le pseudosadhu, dénonçant sa supercherie, décryptant devant les villageois les tours de magie faisant illusion. Le renonçant jette alors le masque et, passé la stupeur collective, la scène se conclut par un cours de vulgarisation scientifique.

M. Edamaruku a confondu bien des tartufes. Sa première cible fut swami ("maître") Sadachari, aussi appelé le "second Raspoutine indien". Le premier "Raspoutine indien" était son oncle, Dhirendra Brahmachari, le maître de yoga de l'ancienne première ministre Indira Gandhi dont il devint le confident. Le neveu fut aussi adoubé par la "dame de fer" de New Delhi, qui lui demanda de purifier par des rituels le Parlement lors de la session inaugurale de 1980. Swami Sadachari prétendait - entre autres divines facultés - allumer un foyer de branches par la seule puissance de son regard.

Lors d'une épique conférence de presse en 1985, le rationaliste Edamaruku montra comment le "miracle" du swami se résumait en fait à une combustion chimiquement précipitée d'un mélange de permanganate de potassium et de glycérine, dissimulés sous le ballot de branches. "Là, j'ai achevé sa carrière", sourit M. Edamaruku. Le faux maître n'en continua pas moins de sévir auprès de politiciens locaux crédules à Bombay jusqu'au jour où il fut arrêté pour proxénétisme.

Le héraut du rationalisme indien a bien des regrets. Il a échoué à prendre en défaut, avant le récent décès (avril) de celui-ci, Sathya Sai Baba qui trônait à la tête d'un véritable empire économique et caritatif dans son fief de l'Andhra Pradesh. Le gourou avait bâti sa gloire en faisant miraculeusement apparaître bagues, colliers et montres. Il sera mort sans que la controverse l'atteigne sérieusement.

Le démystificateur continue toutefois de poursuivre de son examen critique Baba Ramdev, qui clame soigner jusqu'au cancer grâce aux séances de yoga et aux produits ayurvédiques - dont il a fait sa fortune personnelle. Il a également dans son viseur le "racket" de Sri Sri Ravi Shankar, prophète de l'"art de vivre" vendant cher ses techniques de respiration (brevetées). Le rationaliste prend tout de même garde. "Je fais un métier dangereux", concède-t-il. Depuis qu'un inconnu a sectionné un jour les freins de sa voiture, il en change régulièrement.

Frédéric Bobin